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====== point de basculement ======
===== Définition =====
==== Climatologie ====
Seuil critique de réchauffement atmosphérique, au-delà duquel se produiraient des changements irréversibles dans les mécanismes de régulation du système climatique, avec des conséquences irréversibles pour les écosystèmes, et les sociétés humaines.
==== Biodiversité ====
Seuil au-delà duquel une ou des espèces disparaîtront inéluctablement faute d’une population suffisante de reproducteurs.
==== Sociologie ====
Moment à partir duquel des changements radicaux dans une société s'opèrent sous l'influence d'une partie de ses membres.
**e. m.**
**syn. :** point de bascule, point de non-retour.
**Voir :** [[glossaire:entrees:b:biodiversite|biodiversité]], [[glossaire:entrees:c:climatologie|climatologie]], [[glossaire:entrees:e:ecosysteme|écosystème]], [[glossaire:entrees:e:espece|espèce]], [[glossaire:entrees:p:population|population]], [[glossaire:entrees:r:rechauffement_atmospherique|réchauffement atmosphérique]].
===== Informations complémentaires =====
L’idée portée par le terme de basculement conduit à celle d’effet de seuil, c’est-à-dire à l’existence d’une limite qui, une fois franchie à la suite d’une petite perturbation, déclenche un changement qualitatif important, irréversible, et une rupture d’équilibre qui fait passer, brutalement, d’une périodes de relative stabilité à des événements générant des changements radicaux.
Quand il s’agit de l’environnement, de nos conditions de vie, chaque seuil dépassé l'humanité est encore plus en danger.
Le constat actuel est que, tant pour le climat que pour la biodiversité, la situation ne cesse d’empirer. Il est clair que l’effet de ces changements cumulés et de leurs interactions, augmente les risques de basculement au sein des mécanismes de régulation du système terrestre.
Comment se rassurer lorsque l’on constate qu’aucune mesure un tant soit peu crédible n’est prise par les grandes nations industrielles et, en particulier, vis à vis des énergies fossiles qui sont toujours exploitées aussi intensément, et que, par ailleurs, nous n’avons rien changé à notre consumérisme et nos modes de vie.
**Voir :** [[glossaire:entrees:c:consumerisme|consumérisme]], [[glossaire:entrees:e:energie_fossile|énergie fossile]], [[glossaire:entrees:m:mode_de_vie|mode de vie]].
==== L’imminence des risques ====
La grande incertitude derrière toutes les modélisations fait craindre à certains scientifiques la possibilité de l’imminence d’un basculement climatique. Une des sources d’incertitude vient de l’existence des effets domino (voir cette entrée), un point de basculement pouvant en entraîner d’autres. L’existence de ce mécanisme pourrait nous faire sous-estimer les risques systémiques pour l’humanité, celle-ci étant déjà fragilisée par les crises successives bien réelles qu’elle a déjà connues sur les plans financiers, épidémiques et guerriers.
Pour les climatologues qui étudient ces phénomènes, certains points de basculement pourraient être franchis avec une hausse des températures de 1,5 °C, pour d’autres, à partir de + 2 °C (degré Celsius) par rapport au début de l'ère industrielle. Il se trouve que l'on y est presque !
En 2023, à la suite des chaleurs intenses qui ont embrasé le monde, le secrétaire général de l’ONU, António Guterres, nous a alerté par une petite phrase : « l’ère de l’ébullition mondiale est arrivée ». Certes, les scientifiques, en particulier ceux du Giec, savaient déjà, de longues dates, que le système Terre s’approchait dangereusement du point de basculement et du chaos climatique, les régimes climatiques, passant d’un équilibre à un autre.
De nombreux peuples sont déjà sous des risques environnementaux (fonte du permagel, submersion marine, sécheresse extrême, etc.) ; il ne s’agit plus d’imminence, leurs conditions de vie ne sont déjà plus vivables.
**Voir :** [[glossaire:entrees:d:degre_celsius|degré Celsius]], [[glossaire:entrees:e:effet_domino|effet domino]], [[glossaire:entrees:e:epidemie|épidémie]], [[glossaire:entrees:g:giec|Giec]], [[glossaire:entrees:o:onu|ONU]], [[glossaire:entrees:r:regime|régime]], [[glossaire:entrees:r:risque_systemique|risque systémique]].
==== Les points de basculement climatique ====
Sur le plan climatique, les exemples de points de non-retour participant au risque de déstabilisation profonde de la planète sont nombreux, mais le moment du passage d’un point de basculement, qui ferait plonger dans un grave marasme climatique, reste relativement imprévisible. Les modélisations sont trop imprécises.
Les incertitudes font que le concept est délicat à utiliser. Toutefois, les travaux scientifiques dans ces domaines ont conduit le Giec à établir différents scénarios possibles sur l’évolution des écosystèmes, en fonction de la maîtrise ou non des émissions de gaz à effet de serre. Les pires scénarios sont pour le moment écartés, et les projections concernent plutôt les effets d’une augmentation des températures de 1,5 °C à 2 °C.
Les points de non-retour les plus inquiétants peuvent être rapportés à des régions, des écosystèmes, ou encore des milieux particuliers.
**Voir :** [[glossaire:entrees:e:emission_de_gaz_a_effet_de_serre|émission de gaz à effet de serre]], [[glossaire:entrees:e:extinction_d’especes|extinction d’espèces]], [[glossaire:entrees:g:giec|Giec]], [[glossaire:entrees:s:scenario_climatique|scénario climatique]].
=== Phénomènes localisés à des milieux particuliers ===
En première ligne des risques, mais sans ordre particulier, on peut signaler :
* les déplacements des moussons indienne et ouest-africaine ;
* la désintégration des calottes glaciaires de l’Antarctique occidental et du Groenland. Le réchauffement des eaux océaniques fait fondre les glaces côtières de manière de plus en plus rapide. En effet, les études actuelles mettent en avant l’inquiétante infiltration de l'eau de mer réchauffée entre les calottes glaciaires côtières et le sol sous-jacent. Cette infiltration favorise le glissement des glaces vers l'océan. Les modélisations à partir des dernières données, laissent penser qu’une légère augmentation de la température de l'eau infiltrée (de l’ordre de quelques dixièmes de degré) pourrait déclencher un basculement significatif dans la fonte des glaces. Une fois désintégrées, seule une nouvelle période glaciaire les fera renaître ;
* la fonte du pergélisol et la libération des hydrates de méthane.
**Voir :** [[glossaire:entrees:c:calotte_glaciaire|calotte glaciaire]], [[glossaire:entrees:h:hydrate_de_methane|hydrate de méthane]], [[glossaire:entrees:m:mousson|mousson]], [[glossaire:entrees:p:pergelisol|pergélisol]].
=== Phénomènes touchant ou pouvant toucher toute la planète ===
Les phénomènes les plus à risque et en lien direct avec le climat, sont :
* le réchauffement atmosphérique et les canicules ;
* l’augmentation de la fréquence et de l’intensité des cyclones.
**Voir :** [[glossaire:entrees:c:canicule|canicule]], [[glossaire:entrees:c:cyclone|cyclone]].
=== Les conséquences des phénomènes climatiques ===
Les conséquences d’effets domino et retour possibles :
* les mégafeux qui résultent du manque de pluviométrie ;
* les submersions marines qui résultent de la fonte des glaciers et du réchauffement océanique. La fonte des calottes glaciaires de l’Antarctique occidental et du Groenland, pourrait augmenter le niveau de la mer de deux mètres d’ici à 2100. Un demi-milliard de personnes serait exposé au risque d’immersion.;
* le risque de ralentissement, d’ici la fin du 21e siècle, du courant marin de la circulation méridienne du retournement atlantique (Amoc), qui résulte à la fois du réchauffement océanique et de la perturbation de la salinité dans les eaux où s’initient ce courant. Ce ralentissement aurait des impacts des deux côtés de l’Atlantique. Un refroidissement affecterait l’agriculture en Europe et en Amérique du Nord, et les événements météorologiques extrêmes étant eux-mêmes renforcés ;
* la fonte de la cryosphère sous l'effet du réchauffement atmosphérique entraîne une diminution de l'albédo, laquelle conduit à un surcroît de réchauffement atmosphérique. À ceci, il faut ajouter que la fonte de la cryosphère et donc du permagel conduit à une libération de méthane qui est un puissant gaz à effet de serre et donc de réchauffement atmosphérique. Mais le réchauffement est amplifié par d'autres rétroactions, et ce sont tous ces effets qui font craindre un «emballement» de la machine climatique et l'atteinte d'un point de non-retour. Un certain réchauffement planétaire étant dépassé, le processus global peut prendre des siècles, même si la fonte d’une grande partie de la calotte glaciaire du Groenland et/ou de la calotte glaciaire de l’Antarctique occidental deviendra inévitable ;
Des scientifiques estiment que cinq points de basculement climatique ont peut-être déjà été franchis, à savoir :
* l’effondrement de la calotte glaciaire du Groenland ;
* l’élévation du niveau de la mer ;
* l’effondrement d’un courant clé dans l’Atlantique Nord ;
* les pluies perturbatrices ;
* la fonte brutale du pergélisol.
**Voir :** [[glossaire:entrees:a:albedo|albédo]], [[glossaire:entrees:a:amoc|Amoc]], [[glossaire:entrees:c:courant_marin|courant marin]], [[glossaire:entrees:c:cryosphere|cryosphère]], [[glossaire:entrees:m:megafeu|mégafeu]], [[glossaire:entrees:p:pluviometrie|pluviométrie]], [[glossaire:entrees:r:rechauffement_planetaire|réchauffement planétaire]], [[glossaire:entrees:s:submersion_marine|submersion marine]].
==== Les points de basculement de la biodiversité ====
Dans le cas de la biodiversité, la prévisibilité peut être considérée comme plus fiable. En effet, dans le cas d’une espèce dont on sait qu’il n’y a plus assez d’individus pour assurer une descendance, les lois de la biologie sont claires, c’est certain, l’espèce est en danger critique d’extinction.
=== Phénomènes localisés à des milieux particuliers ===
De nombreux phénomènes affectant les milieux peuvent évoluer de façon insidieuse, et présenter une latence de nombreuses années avant de provoquer un brutal effondrement de la biodiversité. Ce sont par exemple :
* l’acidification des océans : celle-ci conduit, en particulier, à la mort des récifs coralliens ;
* l'eutrophisation des eaux calmes et chaudes : elle conduit à l'apparition de zones mortes dans milieux aquatiques. C'est ce qui arrive quand une eau est constamment polluée par l'enrichissement en matière organique (engrais ou autre) ;
* la diminution des ressources en eau douce : les conséquences d’une telle dégradation sont catastrophiques pour tous les êtres vivants, en les faisant souffrir de stress hydrique. Une limite planétaire a été récemment franchie pour l’eau dite « verte » (voir l’entrée « eau verte ») ;
* le dépérissement de la forêt tropicale amazonienne : celle-ci, jouant de moins en moins son rôle de puits de carbone, aura des effets retours rapides sur le climat en accroissant l’effet de serre.
**Voir :** [[glossaire:entrees:a:acidification_des_oceans|acidification des océans]], [[glossaire:entrees:e:eau_verte|eau verte]], [[glossaire:entrees:e:engrais|engrais]], [[glossaire:entrees:e:eutrophisation|eutrophisation]], [[glossaire:entrees:l:limite_planetaire|limite planétaire]], [[glossaire:entrees:m:matiere_organique|matière organique]], [[glossaire:entrees:p:puits_de_carbone|puits de carbone]], [[glossaire:entrees:r:recif_corallien|récif corallien]], [[glossaire:entrees:r:ressource_en_eau|ressource en eau]], [[glossaire:entrees:s:stress|stress]], [[glossaire:entrees:z:zone_morte|zone morte]].
===== Réflexion pédagogique =====
Sur le plan pédagogique, plusieurs expressions sont à discuter.
==== Le concept de limites planétaires ====
Un groupe de chercheurs met en avant un autre concept, celui de limite planétaire.
L’idée que le franchissement de seuils par certains facteurs environnementaux risque de provoquer un emballement irréversible dans les régulations de nombreux paramètres environnementaux est commune aux concepts de points de basculement et de limites planétaires (voir l’entrée « limite planétaire »), mais les critères permettant de conclure qu’un seuil est dépassé ne sont pas tous les mêmes.
**Voir :** [[glossaire:entrees:l:limite_planetaire|limite planétaire]].
==== Point chaud de biodiversité ====
Le concept de « point chaud de biodiversité » désigne une zone terrestre ou marine possédant une grande richesse de biodiversité menacée par l'activité humaine.
**Voir :** [[glossaire:entrees:p:point_chaud_de_biodiversite|point chaud de biodiversité]].
==== Fin de l’humanité ====
Le concept de basculement vers un futur inconnu est bien sûr porteur d’inquiétude. Il oblige à réfléchir, en particulier à ceux d’extinction massive d’espèces et de fin de l’humanité. Nous renvoyons à la rubrique « Réflexion pédagogique » de cette dernière entrée.
**Voir :** [[glossaire:entrees:e:extinction_massive_d’especes|extinction massive d’espèces]], [[glossaire:entrees:f:fin_de_l’humanite|fin de l’humanité]].
===== Remarque linguistique et/ou historique =====
==== Point de basculement, point de bascule et tipping point ====
Les expressions «point de basculement» et «point de bascule» se trouvent dans la littérature, avec le même sens, mais utilisés par des spécialités différentes, physiciens, climatologues, et sociologues. L’expression anglaise //tipping point// est aussi utilisée.
Par ailleurs, on pourrait établir un rapprochement avec d’autres expressions comme «point de non-retour».
==== Philosophie ====
Nous disons plus haut, à propos du climat (voir la rubrique « Les points de basculement climatique »), que le moment du passage d’un point de basculement, qui ferait plonger dans un grave marasme climatique, reste relativement imprévisible, nous pourrions dire, plus généralement, plus philosophiquement, qu’il ne nous est pas possible d’envisager ce qui ne s’est jamais produit. La philosophie nous l’apprend et la génétique aussi. Ci-dessous, nous donnons deux pistes de réflexion, mais on se reportera aussi à l’entrée « cygne noir ». En outre, on méditera aussi sur la métaphore de « l’épée de Damoclès » !
**Voir :** [[glossaire:entrees:c:cygne_noir|cygne noir]].
=== Henri Bergson (1859 – 1941) ===
Henri Bergson, dans « Le possible et le réel » (1920), analysant les concepts de possible et de réel, dit « J’ai beau me représenter le détail de ce qui va m’arriver : combien ma représentation est pauvre, abstraite, schématique, en comparaison de l’événement qui se produit ! ».
=== Mutation… prémonition du poète Paul Éluard ===
La génétique nous donne des pistes de réflexions sur notre incapacité à imaginer ce qui ne s’est jamais produit. Un caractère particulier (une couleur, un appendice, une fonction, etc.), n’est jamais envisagée comme probable avant qu’une mutation ne l’ai révélé. Pourtant, la poésie pourrait bien nous dire le contraire. Le poète Paul Éluard (1895 – 1952) imagina qu’il existait des oranges bleues, (« La terre est bleue comme une orange » ; poème du recueil « L'Amour la Poésie » ; 1929). D’ailleurs, la confirmation nous est donnée avec « Tintin et les oranges bleues » (1969)... Et pourtant ! Même si les oranges bleues sont loin de notre réel quotidien, il est existe effectivement une variété d’oranges qui devient bleue après un petit coup de gelée. Comme quoi les certitudes nous aveuglent !
**Voir :** [[glossaire:entrees:m:mutation|mutation]], [[glossaire:entrees:v:variete|variété]].
=== L’épée de Damoclès ===
On peut considérer que l’expression « avoir une épée de Damoclès au-dessus de la tête » reflète bien le danger constant qui peut nous frapper lors du « basculement ». En fait, si on revient à l’histoire antique où l’on trouve cette métaphore, cette dernière est encore plus instructive.
L’histoire est la suivante : Le tyran de Syracuse, Denys l’Ancien (431 av. J.–C. ; 367 av. J.–C.), pour montrer à un courtisan, Damoclès, que sa puissance de tyran était assortie d’un risque de mort permanent, le fit asseoir à sa place pour qu’il constate qu’au-dessus de sa tête était suspendue une épée tenue par un simple crin de cheval.
Pour en revenir à l’incertitude du danger qui nous menace aujourd’hui, il faut donc avoir conscience qu’elle est le résultat de notre sentiment de puissance face à la nature, sentiment qui nous fait oublier que lorsque cette dernière se déchaîne, elle nous renvoie à notre condition… de tigre de papier… une autre métaphore frappée au coin du bon sens !